Domaine de Carheil
Site officiel de l'Association Syndicale Libre du Domaine de Carheil à Plessé
L’HISTOIRE DE CARHEIL
Carheil est à 48 km de Nantes, 12 km de Blain et 16 km de Redon.
« La terre de Carheil » est située, pour la majeure partie, sur la commune de Plessé, canton de Saint-Nicolas de Redon, arrondissement de Savenay, département de la Loire-Atlantique.
Le nom de Plessé est ancien. Vient-il de Plebs Sée, qui signifie le peuple de la hauteur, qui habite un lieu élevé, ou bien de Plebs Séia, le peuple de la déesse Séia, qui présidait aux moissons, ou bien encore de Plebs Seius, le peuple de Seius, qui serait un riche gallo-romain à qui aurait appartenu cette contrée ? Nous ne saurions le dire, mais une chose est sûre, les origines de Plessé remontent aux temps préhistoriques. Sur la route de Guenroüet, à 500 mètres du village de Saint-Clair, un très beau menhir dit de la « Pierre Folle », atteste de cette époque.
Près du village de Rozet, on voyait encore il y a une quarantaine d’années, un tumulus de cinq mètres de hauteur, d’une circonférence de cent soixante-huit mètres au sommet tronqué.
Des retranchements en terre, des châtelliers, existent encore à la Motte, à la Butte Noire, dans les bois du Grand Luc et à la maison du Castel près du bourg. Dans les bois de Pont Forêt, au lieu- dit les « Douves », on voit encore de nombreux dépôts de machefer et tout auprès des retranchements en terre. Ces châtelliers paraissent dater de l’âge du bronze et servaient de refuge aux fondeurs qui trouvaient sur les lieux mêmes le fer dont ils avaient besoin. Ces lieux furent ensuite utilisés par les romains pour servir de postes de surveillance.
La voie romaine de Blain à Redon traversait le territoire de Plessé. Une voie secondaire fut continuée jusqu’à l’étang du Bief. Les derniers retranchements de terre se voient encore nettement auprès de la maison du Castel. C’était un très grand retranchement carré de 300 mètres sur chaque face.
Le bourg actuel de Plessé s’est donc élevé sur les ruines d’un établissement gallo-romain remplaçant lui-même une organisation celtique.
Au IXème siècle, Plessé s’appelle le « Plou de Sei » et avait à sa tête un prince « le prince du Plou de Sei », qui exerçait la même dignité dans le « Plou d’Avessac ».
En 879, le Duc de Bretagne, Alain III dit « Le Grand », établit sa résidence à Plessé, au Castellum Sei ou Château de Sée. A cet endroit s’éleva par la suite une chapelle dédiée à Saint- Clair, premier évêque de Nantes. Cette forteresse dont on aperçoit encore quelques débris, commandait un passage ancien sur la rivière de l’Isac, devant le bourg de Guenroüet, appelé le passage de Saint-Clair.
Alain III dit « Le Grand », duc de Bretagne, y tenait une cour importante. Les évêques, les prêtres, les abbés, attirés par la renommée d’Alain, y venaient nombreux. On y voyait aussi des guerriers déjà appelés « milites », chevaliers. En 903, Eudes, fils du roi de France, rendit visite à Alain le Grand à Plessé. C’est également de son Castellum Sei que le duc Alain date cette déclaration : « Au nom du Dieu tout puissant, moi, le roi Alain, chef suprême des Bretons, résidant au Castellum Sein avec une multitude de chevaliers, nous voulons faire connaître à tous
Les fidèles du Christ, à tous les évêques et seigneurs bretons, la visite que nous a rendue familièrement comme un fils à son père, le vénérable Foulchier, évêque de Nantes ».
On peut donc penser que le Castellum Sei se trouvait à l’emplacement actuel de la chapelle de Saint-Clair et était la résidence du roi des bretons. Mais les successeurs d’Alain le Grand cessèrent de résider au Castellum Sei et se fixèrent à Rieux.
Puis les invasions normandes de 919 à 921 ruinèrent le territoire du Castellum Sei, et ensuite la guerre de Cent Ans vint y apporter de nouveaux ravages.
Après la mort d’Alain le Grand, le Château de Sée fut détruit par les Normands, et l’oratoire pillé et démoli. Durant presque un siècle, après les destructions normandes, le territoire de Plessé resta dévasté et l’on ne voyait que des ruines à l’emplacement de l’Oratoire du Château Sée.
Les guerriers d’Alain avaient fondé de petites places fortes qui s’appelèrent Carheil, Larivière, l’Epinay.
Il est permis de croire que le site de Carheil avait été utilisé comme forteresse avant le IXème siècle, vu sa position dominant l’Isac. Ce lieu fort dû subir les assauts des Normands, comme il arriva au Château Sée dans les années 919.
Ce n’est qu’au début du XVème siècle que nous trouvons pour la première fois mention de Carheil : Jeanne de Carheil, fille du seigneur du lieu, épouse en 1407 le chevalier Guillaume Giffart, d’une maison chevaleresque de Bretagne. Le seigneur de Carheil avait droit de juridiction. Haute, moyenne et basse justice, gibet patibulaire à trois piliers, bancs et accoudoirs dans le chœur de l’église de Plessé, chapelle, litre seigneuriale et pierre tombale. Il était le premier seigneur prééminicencier après celui de Fresnay. Il avait droit de soul et de quintaine.
Macé de Carheil vivait en 1410. Son fils, Guillaume, lui succède. Dans son testament fait le 1er novembre 1487, il marque sa volonté d’être « ensépulturé » dans la chapelle de Larré. Le fils du précédent est encore un Guillaume qui se marie le 25 décembre 1511 avec Jeanne Spadine. Leur fils François épouse en 1555, Aline le Bourg, dame de Villeneuve dont sont nés : Michel, Julien, Olivier marié à Marie Bidé de Launay qui continue la descendance, Guillaume marié en 1607 à Jeanne de Cambout.
Par lettres enregistrées au Parlement de Bretagne, en date du 14 juillet 1659, le roi de France érigea la terre de Carheil en « Vicomté » sous le nom de Carheil, en faveur de Pierre du Cambout de Coislin. La haute justice de Carheil s’exerçait au bourg de Guenroüet et comprenait en presque totalité cette paroisse. Elle s’étendait aussi sur Plessé, Bouvron et Quilly. Le roi donna au seigneur de Carheil le droit de tenir deux foires, l’une le jour de Saint-Justin à Guenroüet, l’autre le lundi de la Pentecôte au village de Larré. Les seigneurs du lieu étaient aussi patrons et fondateurs de la chapelle de Larré où ils aimaient se faire enterrer. Le 12 mai 1619, Michel de Carheil fonde deux messes par semaine, l’une le mardi en la chapelle de Carheil, l’autre le vendredi, en celle de Larré, sous l’invocation de Saint-Roch et Saint-Justin.
Les premiers seigneurs de Carheil appartiennent à la maison du même nom et cinq générations s’y succèdent. Michel de Carheil, marié à Jacquette de Kerveno eut une fille qui épousa le 3 juillet 1619 Jérôme du Cambout de Coislin, chevalier sur l’ordre du roi, gouverneur des châteaux de Rhuys et de Suscinio, fils de Louis, chevalier des ordres du roi, gouverneur des Iles d’Oléron et de Gilette du Puy du Fou.
Jérôme du Cambout de Coislin appartenait à une branche cadette de cette maison de Coislin, titre marquis et duc de Coislin, qui s’éteignit en 1733 en la personne de Henri-Charles, duc de Coislin, évêque de Metz, membre de l’Académie Française. Héritier de la bibliothèque du chancelier Séguier, il la légua à l’abbaye de Saint-Germain des Près. L’hôtel Coislin, situé à Paris place de la Concorde, abrite actuellement le ministère des Affaires Etrangères.
Ce fut en faveur de son fils René que la terre de Carheil fut érigée en vicomté. Celui-ci épousa à Vigneux, le 29 juin 1649, Jeanne Raoul de la Guiborgère, fille de Jacques, Maire de Nantes, puis évêque de La Rochelle, après la mort de sa femme Jeanne Charrette de Montbert. Ce fut le père de la mariée qui célébra lui-même le mariage.
C’est sous René du Cambout que fut construit le château que nous avons connu avant 1945. En effet, jusqu’en 1658 existait le vieux château-fort, merveilleux, situé sur les bords escarpés de l’Isac qui lui servait de douves du côté du sud, et qui fut bâtit au temps des premiers propriétaires, les seigneurs de Carheil. Il fut construit de 1659 à 1668, par Pierre Poirier, entrepreneur à Redon, sur les plans de l’architecte Corbineau.
Le château de Carheil consistait en un grand château de style Louis XIII, composé d’un grand corps de logis, flanqué de deux pavillons double.
René eut comme enfants : Armand né le 6 février 1663, d’abord destiné à l’état ecclésiastique, fut prieur de la Madeleine de Nantes en 1673, puis recteur de Blain en 1676 ; mais il abandonna l’état ecclésiastique pour devenir cornette de dragons. Major en 1693, il fut grièvement blessé à la bataille de Marseille cette même année.
Son autre fils, Jacques du Cambout de Coislin, vicomte de Carheil, marquis du Cambout, colonel du Régiment de Dragons de Bretagne, brigadier de dragons en 1693, suivit Catinat en Savoie et en Piémont et fut tué à la bataille de Carpi le 10 juillet 1701. Son cœur, enfermé dans une boîte de plomb, fut apporté dans l’église de Guenroüet et placé dans un tombeau de forme pyramidale, démoli au début de la Révolution en 1790.
Il avait épousé Renée le Marchand, fille d’un riche bourgeois de Rennes dont sont nés : Anne- François Guillaume, né au château de Carheil en 1685, évêque de Tarbes, et Armand-Louis.
Pierre-Armand-Louis du Cambout de Coislin, élève des Jésuites au Collège Louis-le-Grand, fut capitaine au régiment de Dragons-Orléans. Il épousa le 4 juillet 1727 Renée-Angélique de Talhouet morte en 1738, dont sont nés : Charles-Georges-René, marquis du Cambout de Coislin, colonel des grenadiers de France en 1751, maréchal des camps et armées du roi. Il épousa Marie-Adélaïde de Mailly Rubempé, et fit exécuter la rampe en fer forgé du grand escalier de Carheil, à ses armes et à celles de sa femme, avec les attributs de ses insignes de maréchal de camp.
Pierre-François du Cambout de Coislin, comte de Carheil, marquis de Coislin, baron de Keraveon, fut mousquetaire du roi, capitaine au régiment Royal-Piémont, inspecteur des haras de l’Evêché de Nantes. Il fut député de la noblesse de Bretagne aux Etats Généraux en 1789. Il émigra en 1791, revint en France après la Révolution et mourut au château de Carheil le 22 avril 1817 (ou à Nantes le 29 avril 1817 ?). Il fut enterré dans l’église de Plessé le 3 mai. Il avait épousé à Nantes en 1766 Charlotte Charrette de Briord, fille de Joseph et de Anne-Louise Portier de Lantimo. Leur fils, Pierre-Louis, émigra en 1791 pour fuir la Révolution. Il fit partie de l’armée des Princes
de la famille royale de Coblence. Sous la restauration il faut député de la Loire-Inférieure, maréchal de camp et pair de France. Il prit une part active au soulèvement de 1815 contre Napoléon revenu de l’Ile d’Elbe ; de même au soulèvement de 1832 pour soutenir la cause de la duchesse de Berry contre Louis-Philippe.
Il possédait une meute réputée en Bretagne, avec son beau-frère le comte du Botdéru. On raconte qu’un loup levé en forêt du Gâvre, fut pris près de Versailles, après environ 350 kilomètres de poursuite ; lorsque la nuit survenait, chasseurs et animal de chasse se reposaient pour recommencer le lendemain.
Sa sœur, Sophie du Cambout de Coislin épousa le comte de Botdéru, maréchal de France et pair de France, elle habitait le château de Keraveon et on la surnommait « l’Amazone Morbihannaise » ; elle prit une part importante aux événements de 1815 et de 1832. Son autre sœur, Agathe du Cambout de Coislin épousa le 26 septembre 1801 César de Soussay de la Guichardière. Celui-ci fit la campagne d’Espagne en 1823 et commanda l’attaque du fort du Trocadéro à Cadix, dont le palais de Chaillot actuel rappelle le souvenir. Il fut créé vicomte de Soussay par lettres du roi en date du 6 septembre 1828, avec érection de la terre de la Guichardière en majorat.
Pierre-Adolphe du Cambout, marquis de Coislin, comte de Carheil, né le 24 janvier 1805, fut le dernier de sa famille. Il coopéra au soulèvement de la duchesse de Berry en 1832 et le château de Carheil abrita l’état-major clandestin des légitimistes Bretons. Condamné à mort par contumace en 1832, il profita de l’amnistie qui survint quelques années plus tard pour rentrer en France en 1836. Il s’engage, bien qu’âgé de 65 ans, en 1870, dans la Légion des Volontaires de l’Ouest composée surtout des anciens zouaves pontificaux défenseurs de Pie IX. Il combattit à Loigny et au Mans et fut décoré de la médaille militaire et chevalier de la Légion d’Honneur, pour faits de guerre. De son mariage avec Elisabeth Savary de Lancosme, qu’il avait épousé en 1828, il eut deux filles, la comtesse de Valon d’Ambrugeac et la marquise de Nieul, dont la petite-fille, Madame la comtesse de la Ruelle est notre collègue.
On a pu se rendre compte que les du Cambout, par leur situation dans l’armée, furent des soldats remarquables.
Ainsi, six générations de la famille du Cambout de Coislin se sont succédées dans la possession du château de Carheil, pendant plus de 200 ans, de 1619 à 1842. Complètement ruiné à la suite des événements de 1832, le château de Carheil fut vendu au Prince de Joinville, fils de Louis- Philippe 1er, roi des français, tandis que la marquise de Coislin, comtesse de Carheil, se retirait dans le manoir voisin de Buhel.
Dans le livre de paroisse, M. l’Abbé Bertho, curé de Plessé, se fait en ces termes l’écho des regrets que causa dans le pays la vente de Carheil : « Octobre 1842, acquisition du château de Carheil et dépendances par le prince de Joinville pour la somme de quinze mille francs. Cette propriété appartenait depuis plusieurs siècles à la famille de Coislin qui était en vénération dans tout le pays. Regret général de voir cette belle terre passer en des mains étrangères et de voir quitter pour toujours le pays, une famille qui y faisait tant de bien. »
Après la vente de Carheil, le comte de Coislin se retira à Paris, place de la Concorde, dans son magnifique hôtel qui abrite aujourd’hui le Ministère de la Marine. On y lit encore sur la façade le nom de Coislin inscrit en lettres dorées. Le dernier des Coislin mourut à Paris en 1873. Sa veuve
acheta alors Buhel où elle se retira. C’est de là qu’elle envoya au comte de Chambord, la lettre suivante dont copie est gardée au presbytère :
Sire,
Revenue sur le sol de la fidélité, notre chère Bretagne, après avoir reçu les dernières bénédictions de celui qui n’est plus, permettez à la veuve d’un de vos plus fidèles serviteurs de venir déposer à vos pieds les sentiments d’amour et de reconnaissance qui ont rempli son cœur pour votre majesté jusqu’à sa dernière heure.
Chevalier sans peur quand il combattait pour ramener son roi exilé et devant les ennemis de la France, il a voulu aussi mourir sans reproches, c’est-à-dire en chrétien, je pourrais dire en saint. Votre noble et belle âme, Sire, appréciera, j’en suis sûre, à leur juste valeur les consolations religieuses qu’il nous a laissées.
Il n’y a plus de Coislin, Sire, et je n’ai pas de fils dont le sang et le dévouement puissent s’offrir à votre majesté ; c’est ma dernière douleur, car mon mari est le dernier de cette branche bretonne si dévouée à ses rois. M. de Charrette, notre parent, a été chargé par toute la famille de vous annoncer le premier la mort du vieux zouave que les balles ennemies n’avaient pas atteint, et qui espérait revoir son roi apportant la gloire et le bonheur à la France. Du haut du ciel, Sire, il implore avec nous le Seigneur pour que l’enfant du miracle, notre prince bien aimé, Henri Dieudonné, nous soit rendu.
Partageant tous ses sentiments et venant de recevoir ses derniers vœux, j’ai voulu les exprimer moi-même à votre majesté.
Louis-Philippe avait délégué son fils le prince de Joinville afin de répandre en Bretagne les idées de la branche d’Orléans et combattre les tenants légitimistes de la monarchie des Bourbons.
De plus, par tradition, ils étaient légitimistes, c’est-à-dire partisans des princes de Bourbon, contre les d’Orléans parvenus à la tête de la France après la révolution de 1830 qui chassa le roi Charles X pour mettre à sa place Louis-Philippe. Les du Cambout sacrifièrent leur tranquilité et leur fortune pour soutenir la cause des Bourbons qui échoua.
Pour la même raison, un autre des fils du roi, le duc d’Aumale, avait acheté la forêt de Paimpont. Il créa une meute et un équipage de chasse et essaya en vain de rallier à la cause d’Orléans, la noblesse de cette contrée de la Bretagne, toute dévouée à Henri V. Le ralliement ne devait s’opérer qu’après la mort du comte de Chambord.
Le château fut remanié en 1840 par le prince de Joinville et enduit d’un crépissage imitant des rangées de briques. On lui doit encore la superbe terrasse qui domine le cours de l’Isac. Ce fut lui aussi qui construisit la chapelle actuelle, échappée par miracle à l’incendie, mais portant encore les traces des balles. Les vitraux, qui sortent de la manufacture nationale de Sèvres, ont été peints d’après les dessins du célèbre artiste Ingres. Plusieurs de ces vitraux représentent les membres de la famille d’Orléans.
Le 26 septembre 1842, Alexandre Clémenceau, mandataire des Coislin propriétaires du château, écrivait de Paris à M. Bizeul, le régisseur, qu’un des administrateurs du domaine privée de Louis- Philippe avait saisi « l’idée de l’acquisition de Carheil avec empressement » et qu’il allait expédier les renseignements au roi, alors au château d’Eu. Bientôt, le 11 octobre 1842, le prince de Joinville, en route vers Brest, visitait Carheil, quelques jours avant l’adjudication fixée au 17 octobre. Dans « Vieux souvenirs », il a écrit de son bref passage : « Petit séjour à Nantes, d’où Aumale se rendit à Chateaubriant visiter ses terres en compagnie de M. de la Haye-Jousselin,
tandis que j’allais à Carheil voir le château des sires de Coislin. Le château était à vendre et mon père désirait l’acheter pour servir de centre aux landes de Saint-Gildas et de Lanvaux qui lui appartenaient et qu’il s’était occupé, avant 1830, à boiser avec succès. Pour atteindre Carheil, je passais par Blain, où je vis les restes du fameux château des Rohan. Accompagné d’un vieillard poudré à ailes de pigeon, le type de vieux serviteurs de l’ancien temps, M. Bizeul, fondé de pouvoir des Coislin comme des Rohan, j’ai visité Carheil, château perché sur un rocher que contourne une jolie rivière. Les allées d’un beau parc étaient obstruées de barrières, de fossés, de haies, d’obstacles artificiels qui les changeaient en terrain de « steeple chase »,
« arrangement, me dit Bizeul, fait Monsieur le Marquis pour l’amusement des personnes qui vivaient au château ». Puis il me regarda, je ne sais ce qu’il vit dans mes yeux, mais un accès de chagrin le saisit, et c’est presque en larmes qu’il me prit pour confident de sa douleur de voir une des plus anciennes et vénérables familles de Bretagne se fondre ! Et ce vieil ami d’être ému ; le marquis de Coislin était alors quelqu’un. Quel dommage que par suite de nos révolutions et de nos divisions, les services que de pareils hommes pourraient rendre à la France soient perdus pour elle. » Le marquis de Coislin et son père mort en 1837, avaient été compromis dans le complot légitimiste suscité par la duchesse de Berry en 1832. En effet, le château de Carheil avait servi de quartier général aux rebelles de la rive droite de la Loire et c’est la perquisition qui a eu lieu le 30 mai 1832 qui permit de prévenir le soulèvement.
Finalement, le 15 octobre 1842, le domaine était acquis de plein gré par le prince.
C’est dans ce cadre de la succession des régimes politiques au XIXe siècle et l’affirmation de leur légitimité que se situe, à la fin du règne de Louis-Philippe, l’exceptionnelle aventure de la chapelle.
En 1832, la duchesse de Berry, partisane des Bourbons, détrônés en 1830 avec l’arrivée de Louis-Philippe de la branche d’Orléans, tenta de soulever l’Ouest contre ce dernier. Il parut nécessaire à Louis-Philippe d’imposer son pouvoir en créant un bastion orléaniste dans cet ouest légitimiste. Il souhait également rappeler sa filiation avec le duc de Penthièvre, gouverneur de Bretagne au XVIIIe siècle, dont il était, par sa mère, le petit-fils. Un rapport au roi de 1847 résume parfaitement ces ambitions :
Sire,
L’acquisition de ce château a été faite dans un but presque entièrement politique ; il s’agissait d’annihiler une influence hostile, de faire revivre la mémoire du duc de Penthièvre si chère aux anciens du pays, et d’étendre, dans toute la Bretagne, l’attachement que les bretons des bords de la mer avaient hautement manifesté pour un de vos fils. (…). On a fait disposé une caserne et des chambres d’officier dans une partie des bâtiments situés dans l’une des cours du château pour loger des troupes, quand il plairait au prince d’aller passer quelque temps dans cette terre. Je présume que des craintes, motivées sur le dévouement, dont les habitants de cette contrée ont donné des preuves à la branche aînée, ont inspiré cette mesure de précaution. Je dois le dire à votre Majesté, d’après les renseignements qui m’ont été donnés verbalement par des personnes honorables qui connaissent bien ce pays, cette démonstration a produit un effet fâcheux. Les uns l’ont considéré comme un manque de confiance, les autres comme une menace, une espèce de déclaration de guerre. Le breton naturellement fier et loyal en a été profondément blessé ; il avait vu avec regret le départ de son ancien seigneur et tout ce qu’on avait dit du caractère du prince qui devait le remplacer, avait affaibli, sinon entièrement détruit, ce sentiment où les cœurs s’étaient ouverts à l’espérance ; on énumérait avec joie
tout le bien que le nouveau seigneur pouvait faire ; on vantait sa bravoure, sa bonté, son affabilité, sa simplicité ; on se
plaisait à reconnaître en lui les qualités qui distinguent les enfants de la Bretagne ; acceptant les faits accomplis, on était heureux d’avoir de prince pour nouveau seigneur, car c’est lui qu’ils eussent choisi – l’appareil des bayonnettes a détruit ces bonnes dispositions ; la méfiance a fait naître la méfiance et le paysan breton a conservé ses souvenirs.
Une autre circonstance, Sire, a contribué encore à ce fâcheux état de choses. On a construit une chapelle et on a nommé un aumônier pour la desservir. C’était une heureuse idée, dont la réalisation avait produit le meilleur effet et avait beaucoup contribué à disposer favorablement les esprits. Le choix de l’aumônier a été fait avec discernement. C’est un homme dans la force de l’âge, honnête, consciencieux, tolérant, calme et aimant à faire le bien. Malheureusement, il est pauvre et son traitement suffi à peine à ses besoins. Il se trouve par conséquent dans l’impossibilité de secourir les malheureux et d’aller administrer dans les villages environnants les sacrements aux malades et aux mourants qui les réclament. Logé dans un petit pavillon dont il occupe le rez-de-chaussée, et dont le dessus est habité par un garde-forestier, il ne peut pas recevoir ceux qui viennent lui demander conseils ou des consolations, car personne ne peut entrer chez lui sans être vu et l’on ne peut y parler sans être entendu, ce rez-de-chaussée est d’ailleurs très malsain. Pendant les trois quarts de l’année il y règne une humidité pernicieuse. Enfin, ce pauvre aumônier n’a même pas un petit jardin, ressource bien nécessaire que la bonté de votre Majesté accorde au plus inférieur des gardes de ses forêts. Cet état de pauvreté et d’isolement dans lequel est forcé de vivre l’aumônier de la belle chapelle du château de Carheil, nuit à l’influence qu’un prêtre est appelé à exercer dans ce pays. Les hobereaux et les prêtres hostiles qu’ils fréquentent et auxquels ils font des dons pour répandre des aumônes, établissent des comparaisons toutes à l’avantage de ces derniers et ils en tirent des conséquences, dont ils ne craignent pas d’attribuer les causes à Votre Majesté.
Il est dans la nature de l’homme de s’attacher et d’être dévoué à ceux qui lui font du bien ; le campagnard breton est plus que tout autre sous la domination de ce sentiment, avec son caractère et ses habitudes religieuses, toujours au point de contact avec son seigneur qui le fait travailler et avec le prêtre qui l’aide de ses conseils et lui donne des services temporels et spirituels, il a pour l’un et l’autre un attachement qui va jusqu’au fanatisme.
La famille de Coislin le sait. Aussi le chef de la famille ayant été forcé, par ses mauvaises affaires, de s’expatrier, son frère cadet, bien au courant de ce qui se passait à Carheil, est allé s’installer dans une maison qu’il a fait construire dans la terre de Bouel qui appartient à Madame de Coislin, sa belle-sœur, et qui touche à celle de Carheil, et de là il continue à exercer sur le pays l’influence hostile que sa famille y a exercée depuis 1830, contre la branche cadette de France.
(…).
Tel est, Sire, l’état des choses en ce qui concerne la partie administrative de cet important domaine. J’ai cru de mon devoir de dire la vérité à Votre Majesté ; on a perdu beaucoup de temps ; il s’agit de le réparer, il y a beaucoup à faire. Avec du zèle, de l’intelligence et une volonté ferme on peut en venir à bout.
Palais Royal, le 16 septembre 1847 Le directeur des domaines Rouchet
La Chapelle de Carheil a été construite en 1845/1846. Les plans ont été établis à Paris et le roi les a remis à M. Brongnart, administrateur de la manufacture de Sèvres.
Dans cet objectif, une chapelle est édifiée en 1846. Le programme icinographique de la chapelle associe astucieusement les saints patrons de la famille royale, placés dans les vitraux, avec les
saints patrons bretons, notamment Sainte-Anne d’Auray, dont se réclamaient les légitimistes bretons.
Les vitraux réalisés par la manufacture de Sèvres d’après des dessins d’Ingres, furent posés en 1847 tandis que dix tableaux étaient commandés pour orner les boiseries. A la fin de l’année, les tableaux étaient payés pour une somme de 21 700 F. Les événements de 1848 firent tourner court le projet. Les tableaux furent néanmoins posés, vraisemblablement après la vente du château en 1852.
Les quatre œuvres présentées dans cette exposition proviennent du mur du chevet de la chapelle. Saint-Judicaël et Saint-Clair encadrent l’autel, tandis que Saint-Rogatien et son frère Saint-Donatien prennent place de chaque côté du vitrail. Les quatre saints bretons, Judicaël, premier roi de Bretagne, prend l’habit de religieux après avoir abdiqué en faveur de son fils. Saint-Clair, premier évêque de Nantes, accomplit le traditionnel miracle de la guérison d’un aveugle. Les deux frères, Saint-Rogatien et Saint-Donatien, patrons de la ville et du diocèse de Nantes, quant à eux, sont présentés au moment de leur arrestation ordonnée par le gouverneur d’Armorique. Ils seront exécutés après une longue torture pour avoir propagé la religion chrétienne dans le pays nantais.
Cette chapelle est l’un des rares édifices religieux construits et aménagés par Louis-Philippe, et demeurés intacts.
L’ancienne chapelle se trouvait à l’extrémité du jardin potager, et a été convertie en orangerie.
Mais la révolution de 1848 vint chasser Louis-Philippe et sa famille, hors de France, et le château de Carheil fut vendu au baron Charles-Maurice Gourlez de la Motte, banquier, originaire de Lorraine.
Ajoutons qu’il avait un frère, Alfred, marié à Marie de Montaigu. De ce mariage est née Anne qui devint Madame de la Mairie, et qui, après la mort de son mari, épousa le docteur Alexis Carrel, converti par les miracles de Lourdes et auteur du livre « L’homme, cet inconnu ».
Charles-Maurice, propriétaire de Carheil, épousa Adèle Georgette de Mesny, qui mourut à Carheil le 30 juillet 1871, âgée seulement de 46 ans. Lui-même mourut le 5 novembre 1885, à 69 ans.
Le fils aîné de Charles-Maurice, Gaston, succéda à son père à Carheil. Pendant une épidémie de choléra qui sévit alors qu’il était jeune homme, il s’en allait, avec son précepteur, soigner les malades, surtout à Guenrouët où l’épidémie s’était le plus répandue. Il fut plus tard zouave pontifical. Il épousa Anne de Montaigu, sœur de Marie de Montaigu, femme de son oncle Alfred. De ce mariage sont nés dix enfants. La famille de la Motte fit d’importantes réparations intérieures et surtout procéda au défrichement des bois et des terres incultes sur Plessé, Saint- Omer et Notre-Dame de Grâce. On lui doit la construction ou l’amélioration d’un grand nombre de métairies : Saint Maurice, Saint Raoul, Saint Joseph, Saint Gaston, Saint Charles, Sainte Adeline, Saint Alfred, Sainte Pauline, Sainte Anne. Toutes ces fermes portent les noms des membres de la famille de la Motte. Le château de Bogdelin, en Guenrouët, fut bâti par le comte de la Motte et devint un partage de Carheil.
Madame Gaston de la Motte et sa fille Marie aimaient à visiter les malades et les infirmes ; elles pansaient les plaies les plus rebutantes et rayonnaient sur Notre-Dame de Grâce, Guenrouët et Saint-Omer. Chaque lundi une procession de mendiants défilaient dans la petite pharmacie.